Le Maghreb est métis
Folk berbère, gnaoui marocain, chaâbi algérien, maalouf tunisien, raï ou rap, au bled ou en exil… Les grandes familles musicales nord-africaines chantent toutes la même chanson. Celle d'un heureux métissage culturel.
On l'oublie souvent, le Maghreb est métis. La musique, elle, s'en souvient. Sa mémoire remonte loin. Jusqu'aux premiers habitants connus de la région, les Berbères. Leurs voix âpres, faites pour traverser les montagnes, avaient accompagné la résistance à l'islamisation et son corollaire, l'arabisation. Elles sont encore aujourd'hui de toutes les manifestations pour la défense d'une langue ostracisée.
Communautarisme ? Intégrisme ? Le répertoire classique ignore tout de ces travers contemporains et perpétue l'âge d'or des palais de Grenade en mixant allégrement ingrédients musulmans, juifs et chrétiens. D'autres genres hybrides racontent les mouvements de population liés à l'esclavage (le gnaoui), l'émigration (la chanson d'exil), l'urbanisation (le raï), sans compter les contributions mondialistes au rap et à l'électro.
Alors que nombre de festivals printaniers et estivaux programment des artistes venus du nord de l'Afrique, petit tour d'horizon des grandes familles musicales qui content l'autre face, heureuse, des télescopages interculturels... A mille lieues des cataclysmes prophétisés par les théoriciens d'un conflit des civilisations.
La protest song de chanteurs kabyles comme Idir, Aït Menguellet ou Ferhat fut la bande-son du « Printemps berbère » des années 80 en Algérie. Certains de ces bardes furent emprisonnés à cause de leur engagement. Lounès Matoub en est mort en 1998. Mais la force mobilisatrice de leurs chants reste intacte. On connaît moins d'autres facettes des traditions berbères, plus rugueuses, plus lyriques, presque théâtrales. L'intense Taos Amrouche fut la première à les enregistrer en version kabyle. La véhémente Houria Aïchi a prolongé son travail en ouvrant une fenêtre sur le chant des femmes libres des Aurès, les azriates. Reste à découvrir la rigueur et l'opiniâtreté de la majestueuse Cherifa, qui perpétue l'art des chikhates marocaines, poétesses itinérantes et sulfureuses. Dans un autre style, plus proche de la grande variété fêtarde, Najat Aatabou, la « Lionne de l'Atlas », clame sa révolte de femme émancipée avec une verdeur cousine de celle du raï en répétant « j'en ai marre » sur tous les tons, au son des synthétiseurs.
Albums : Idir, Identités ; Lounès Matoub, Lettre ouverte aux... ; Taos Amrouche, Chants berbères de Kabylie ; Houria Aïchi, Chants de l'Aurès ; Cherifa, Berber Blues.